Portrait de Poche #1 – MARC PAQUIEN

By Posted in - Portrait de Poche on septembre 10th, 2015 0 Comments

Portrait de Poche

Révélé en 2004 par ses mises en scène de La Mère de Stanislaw I. Witkiewicz et de Face au mur de Martin Crimp, Marc Paquien retrouve l’auteur britannique en créant La Ville en 2009.
Il a monté dernièrement Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse, La Locandiera de Carlo Goldoni et Oh les beaux jours de Samuel Beckett. Il a notamment mis en scène à l’opéra Le Mariage secret de Domenico Cimarosa et L’Heure espagnole de Maurice Ravel.
À la Comédie-Française, il a présenté Les affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau, ainsi que La Voix humaine de Jean Cocteau, précédée de La Dame de Monte-Carlo de Jean Cocteau et Francis Poulenc. Rappelant qu’Anouilh a écrit et fait représenter son Antigone sous l’Occupation, Marc Paquien s’attache au choc que fut cette création. Antigone, femme moderne qui s’extirpe du mythe, nous adresse, dans une langue d’une simplicité et d’une beauté rares, un message de résistance qui fait écho au monde d’aujourd’hui.
En plus d’être metteur en scène Marc Paquien est un pédagogue, il a enseigné à l’ENSATT (Lyon), l’EPSAD (Lille), l’ESTBA (Bordeaux), ainsi qu’à Paris X Nanterre.

A PROPOS DES VOISINS
Le mythe et la réalité
L’écriture de Michel Vinaver occupe une place particulière dans le théâtre français : elle nous renseigne sur notre histoire. À la fois la grande Histoire, et puis celle à hauteur de notre humanité, dans son apparente banalité. Depuis Les Coréens, en passant par Les Huissiers, Iphigénie Hôtel ou tout récemment Bettencourt Boulevard, l’Histoire baigne dans le quotidien et ce dernier est plus important que l’événement lui-même. L’écriture de Michel Vinaver, c’est aussi l’art de dire de grandes choses avec des mots simples, et l’invention de cette langue, de cette parole, fait déjà de lui un auteur classique. Je savais qu’arriverait un jour l’heure de la rencontre. Et Les Voisins sont venus frapper à ma porte. L’évidence fut claire et forte, franche et nette : pas question d’attendre ni de remettre à plus tard, on pourrait se croire dans une pièce de Vinaver… Cet inattendu-là, qui est au cœur de son écriture, me touche beaucoup. Tout comme la grande musicalité de sa langue, sa manière si subtile de tisser des liens profonds entre les différents pans de chaque pièce. Tout comme son sens du burlesque qui ne cesse de nous surprendre. J’ai toujours été très impressionné par la lecture de son texte sur la mise en scène (qu’il appelle « la mise en trop »), et ce bien au-delà de sa dimension ironique. Curieusement – comme je le lui disais récemment – j’envisage ce texte comme un geste de confiance envers le metteur en scène, une manière de lui livrer ses attentes. En fait – et c’est sûrement ce qu’il y a de plus émouvant au théâtre – il s’agit de réunir l’auteur et le metteur en scène, de créer entre ces deux artistes un véritable compagnonnage. Les Voisins est une comédie qui commence par une absence : la mort d’Élisa, la chienne d’Ulysse, ce jeune homme qu’aime Alice. À partir de cet événement initial prend corps un conte initiatique, invraisemblable, qui s’achève sur une image sidérante. Dans cet intervalle, le conte se sera déployé autour des deux pères, d’un bois, d’une fermette abandonnée, d’un trésor caché…
« C’est beau comme un mythe », disait Vinaver lors des représentations de la pièce au Théâtre national de la Colline, en 2002. En effet, il s’agit de faire surgir le mythe de ce conte du quotidien, et par là même de dire le grand avec les mots les plus simples et les plus clairs. La comédie nous place dans un entre-deux, entre le drôle et le grave, et c’est cette manière toute particulière de raconter le monde, la famille, le devenir d’un être, qui fait toute la spécificité de cette écriture. C’est toute cette fragilité que je veux représenter à travers l’histoire de ce foyer – qu’on croyait sûr, mais que l’on découvre livré aux tempêtes du monde – l’histoire de ce jeune homme, cerné par la mort, qui peine à trouver le chemin de sa propre vie.

Marc Paquien

 

INTERVIEW
Publié le 28 août 2015 – N° 235
Propos recueillis par Agnès Santi
Après Antigone de Jean Anouilh, La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam et Le Silence de Molière de Giovanni Macchia, Marc Paquien met en scène Les Voisins de Michel Vinaver: une rencontre de l’ordre de l’évidence avec une écriture forte et singulière, d’une extraordinaire musicalité.

Quel est votre regard de metteur de scène sur l’œuvre de Michel Vinaver ? Qu’est-ce qui vous touche dans son écriture ?
Marc Paquien : Voilà longtemps que je souhaitais mettre en scène l’une de ses pièces car son écriture occupe une place très particulière dans le théâtre français, par sa manière de nous parler de notre histoire en peignant le quotidien dans toute sa banalité. Il a inventé une langue à travers laquelle il déploie son art de dire de grandes choses à travers des mots simples, et derrière cette apparente évidence il y a beaucoup profondeur, de complexité. J’aime sa manière de placer des personnages ordinaires au cœur du tremblement du monde. L’invention de cette écriture, l’audace avec laquelle il traite de l’actualité, cela fait déjà de lui un auteur classique. C’est-à-dire qu’il fait partie du grand mouvement du théâtre contemporain.
« Vinaver place sa comédie dans un entre-deux, entre le drôle et le grave, pour nous parler du monde, de la famille, de l’amitié. »

Pourquoi avoir choisi Les Voisins ? Que voulez-vous représenter à travers votre mise en scène ?
M. P. : Il y a eu une sorte d’évidence absolue : quelquefois les pièces nous arrivent de cette manière et il ne faut pas esquiver la rencontre. Ce qui m’a séduit tout d’abord c’est l’extrême musicalité de l’écriture, la partition qu’il allait falloir orchestrer avec les acteurs. C’est en effet un conte invraisemblable qui commence par une absence : la mort d’Elisa, la chienne d’Ulysse, le jeune homme qu’aime Alice. À partir de cet événement, les deux jeunes gens et leurs pères vont être pris dans une tempête qui ne les laissera pas indemnes. Il s’agit en quelque sorte pour eux de « traverser l’orage », dans un décor qui ressemble à celui d’un conte : deux maisons qui se font face, un bois, une fermette abandonnée, un trésor caché… Pourtant la pièce est aussi une comédie, et cette manière d’affirmer la place du burlesque sur la scène me touche profondément. Car Vinaver place sa comédie dans un entre-deux, entre le drôle et le grave, pour nous parler du monde, de la famille, de l’amitié, et d’un jeune homme cerné par la mort qui peine à trouver le chemin de sa propre vie.
A propos de ses pièces, Michel Vinaver évoque « un va-et-vient entre l’actualité (ce territoire indistinct, morcelé, sans repères) et l’ordre du monde tel qu’il est dit dans les mythes anciens ». Que pensez-vous de cette analyse pour Les Voisins ?
M. P. : C’est en effet sidérant de voir comment il parvient à faire surgir le mythe à partir du quotidien, et par là même à faire entendre ce qu’il y a de plus fort dans notre humanité, avec les mots les plus clairs, les plus simples. À partir des figures du mythe (Ulysse par exemple), il construit une fiction de notre époque qui nous parle, entre autres, des relations de pouvoir dans le monde de l’entreprise, de ce qui constitue les rapports de voisinage, les rouages du capitalisme à travers la quête de l’or. C’est précisément cela qui rend son écriture si singulière et si forte. « C’est beau comme un mythe », disait-il lors des représentations de la pièce en 2002 au Théâtre national de la Colline.

#PocheM #théâtre #portraitdePoche #marcpaquien

Please leave a Comment